Vendredi 23 septembre 2005
1.
Il faisait orage ce soir là, quand j’ai rencontré Papi La Frite. Je le reconnus tout de suite, malgré la foule qui s’était amassée sur le quai dans l’espoir improbable que la tempête faiblisse et qu’un train, enfin, quitte la gare. Il s’était assis sur un petit banc de bois, et avait relevé le col de son vieil imper pour se protéger du vent. Il fixait d’un air morne un petit écran d’affichage sur lequel toute une colonne de « retard indéterminé » clignotait. Il était exactement comme je l’imaginais, sans âge et portant malgré tout la marque du temps sur son visage. Sa barbe en bataille, qui semblait ne pas avoir été coupée depuis des lustres, parvenait à peine à camoufler de profondes balafres.
Me frayant un chemin parmi les voyageurs impatients, je m’approchai de lui avec la ferme intention d’entendre son histoire. Comme s’il avait perçu mon intention, Papi La Frite détourna son regard de l’écran et se mit à me dévisager. J’eus un mouvement de recul… Son vieux béret de marin, ses godillots râpés et sa bouffarde vermoulue, vestiges de ses errances passées, dégageaient une telle odeur que j’en eus un haut-le-coeur.
« On en a bien pour tout’ la nuit à attendre avec c’te sal’té d’temps, hein, p’tit gars ? »
Sa voix me surprit, je l’imaginais plutôt rauque et sèche même, malgré l’accent, elle était chaude et profonde.
« Je, euh…, je pense en effet », balbutiai-je, le rouge me montant aux joues. Mon malaise physique se dissipait peu à peu mais face à cet homme si énigmatique, la mission que l’on m’avait confiée commençait à me paraître irréalisable. En me focalisant sur mon objectif et l’entraînement de ces deux dernières années, je chassai toute pensée négative, puis m’assis près de lui pour entamer la discussion.
« Tu veux s’voir si mon histoire est vraie, pas vrai p’tit gars » me devança-t-il.
« Par où allons-nous commencer ? demandai-je, de but en blanc.
_ C’est y une question ça ? Par le d’but, vindieu, c’te sacrée histoire est ben trop compliquée et m’est avis qu’elle dur’ra jusqu’à c’que le jour se lève.
_ Eh bien, les gens racontent au village, qu’après la tempête de 1978, vous êtes rentré au port comme un miraculé et que vous cachez un trésor dans votre cahute.
_ C’te rumeur stupide de trésor m’a valu la visite de p’tits malins plus d’une fois… mais y z’ont jamais rien trouvé parc’ qui y’a rien à trouver tiens !
Je pensais bien qu’il était sincère mais mon intuition me disait qu’il y avait autre chose, quelque chose de magnifique et de terrible à la fois. Je me résignai donc à écouter son histoire, même si passer la nuit à écouter cet étrange personnage et à déchiffrer son accent à couper au couteau ne m’enchantait guère.
_ C’te nuit là, la tempêt’ nous avait rendu tous fadas en mer, ça c’ben vrai. C’qui nous a le plus foutu la trouille c’est qu’avaient des éclairs tout plein mais que nous on était dans l’noir complet. Et pis, la Belle, elle arrêtait pas d’grogner. Nous, dans l’noir, on n’y voyait fichtre rien mais c’te bête, comment dir’, on aurait dit qu’elle voyait des choses terrifiantes. Et pis l’rafiot, i’tanguait tel’ment qu’on avait ben l’bide en vrac… Une tempête pas ‘rdinaire qu’c’était… au bout d’un m’ment on a com’cé à entendre d’drôles de bruits qui v’naient d’la coque du navire.
Tout à notre discussion, nous nous avancions vers le quai. Un train enfin venait d’apparaître sur les voies et dans le brouhaha de la foule, j’avais du mal à suivre les paroles de mon acolyte.
Sans prévenir, Papi la Frite agrippa mon bras d’une poigne étonnamment solide et plongea son regard bleu océan dans le mien :
_ J’sais pourquoi tu veux s’voir tout ça, mais dis-leur que c’te histoire ils vont l’apprendre pour une seule raison : c’est qu’c’est toi qu’est venu me voir. Réfléchis bien et si tu veux toujours connaître la vérité, rejoins-moi dans une semaine à l’embarcadère.
Là-dessus, Papi la Frite s’engouffra dans le wagon et le train démarra aussitôt, me laissant seul sur le quai, terrifié à l’idée d’annoncer mon échec à mes commanditaires…
Ce texte est la propriété exclusive de Mathilde, Hélène, Adeline et Cécile.
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